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Si l’IA remplace le travail, comment être heureux?

En bref. Si l’intelligence artificielle remplace une grande partie du travail, le salaire ne sera pas la seule perte. Le travail structure aussi notre temps, nos liens sociaux, notre sentiment d’utilité, notre identité et notre activité quotidienne. Pour être heureux sans travailler, il faudra remplacer ces cinq fonctions par des activités choisies : le soin des autres, la création, l’apprentissage, l’engagement communautaire et le jeu. Et cela ne fonctionnera que si la richesse produite par les machines est partagée équitablement.

Dans mon billet précédent, L’IA va-t-elle tous nous tuer?, j’expliquais pourquoi le vrai vertige n’est pas l’extinction, mais la crise de sens. Voici la suite : ce qui pourrait remplacer le travail, et comment on pourrait être heureux sans lui.

Ce billet est la suite de : L’IA va-t-elle tous nous tuer?

Quatre personnes cuisinent, peignent, jouent de la musique et lisent ensemble dans un atelier lumineux en automne.

Image générée par IA (Gemini).

Que nous apporte le travail, au-delà du salaire?

Le travail nous donne beaucoup plus qu’une paie. C’est pour ça que la question est si difficile.

Dans les années 1930, la sociologue Marie Jahoda et ses collègues ont étudié Marienthal, un village autrichien dont l’usine venait de fermer. Presque tout le monde s’est retrouvé au chômage du jour au lendemain. Elle en a tiré un modèle devenu classique : en plus du revenu, l’emploi remplit cinq fonctions « latentes ».

  1. Il structure le temps. Une journée, une semaine, une année ont un rythme.
  2. Il crée des contacts sociaux hors de la famille.
  3. Il nous relie à un but collectif, le sentiment d’être utile aux autres.
  4. Il confère un statut et une identité. « Qu’est-ce que tu fais dans la vie? »
  5. Il impose une activité régulière.

Les chômeurs de Marienthal ne souffraient pas seulement de pauvreté. Ils perdaient la notion des jours, marchaient plus lentement, cessaient de lire les journaux, même gratuits.

Ne voyez pas là une curiosité historique. Une méta-analyse publiée en 2023 dans Frontiers in Psychology confirme que ces cinq fonctions prédisent toutes, de façon indépendante, la santé mentale. Elle montre aussi que les retraités en sont presque aussi privés que les chômeurs. Le message est clair : si on retire le travail sans remplacer ces cinq fonctions, on obtient de la détresse, même avec un revenu garanti.

Qu’est-ce qui pourrait remplacer le travail?

L’IA peut nous libérer du labeur. Elle ne nous dispense ni de créer ni de nous engager.

Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne (1958), distinguait trois formes d’activité humaine :

  • le labeur, qui sert à survivre et à reproduire la vie;
  • l’œuvre, qui fabrique quelque chose de durable;
  • l’action, qui nous engage avec les autres dans la cité.

L’automatisation s’attaque d’abord au labeur. L’œuvre et l’action restent entièrement à nous. Concrètement, voici ce qui peut prendre le relais de chacune des fonctions du travail :

Ce que le travail nous donneCe qui peut le remplacer
Une structure du tempsDes rituels choisis : jardin, entraînement, cours, bénévolat à horaire fixe
Des contacts sociauxCoopératives, clubs, chorales, ligues, cuisines collectives
Un but collectifLe soin des enfants, des aînés, des voisins; la protection d’un lac ou d’une forêt
Un statut, une identitéUne maîtrise reconnue : artisane, musicien, conteuse, bénévole aguerri
Une activité régulièreLe sport, l’artisanat, la création, l’apprentissage d’une langue ou d’un instrument

Le soin mérite une mention spéciale. C’est déjà un travail colossal, mais invisible parce que non rémunéré. Une société libérée du labeur pourrait enfin le reconnaître.

Les Grecs avaient un mot pour tout ça : scholè, le loisir actif, celui qui sert à se cultiver et à participer à la vie de la cité. Il a donné le mot « école ». Le loisir n’a jamais voulu dire ne rien faire.

Comment être heureux sans travailler?

Le bonheur sans emploi ne vient pas de l’absence d’effort. Il vient d’un effort qu’on a choisi.

Trois besoins psychologiques de base. La théorie de l’autodétermination, développée par les psychologues Edward Deci et Richard Ryan, en identifie trois :

  • l’autonomie : choisir ce qu’on fait;
  • la compétence : sentir qu’on progresse et qu’on maîtrise quelque chose;
  • l’appartenance : compter pour d’autres.

Le travail comble souvent ces besoins par défaut. Sans lui, il faudra les combler par choix.

Le flow. Le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi a décrit cet état d’absorption totale où le temps disparaît. Ses recherches ont révélé un paradoxe : bien des gens vivent plus de moments de flow au travail que dans leurs loisirs passifs, parce que le travail leur impose un défi à leur mesure. Sans emploi, il faudra donc se donner soi-même des défis. Le divan et le défilement infini ne jouent pas ce rôle.

L’adaptation hédonique. Le confort absolu s’émousse vite. On s’habitue à tout ce qui est facile. Ce qui dure, c’est l’effort choisi, la relation entretenue, le progrès constaté.

La leçon d’Épicure. On caricature souvent Épicure en jouisseur. C’est un contresens. Pour lui, le bonheur tenait à l’amitié, à la réflexion, aux plaisirs simples et à l’absence de trouble, l’ataraxie. Un bon repas partagé, une conversation, un coucher de soleil sur le lac. Rien de tout ça ne dépend d’un emploi. L’épicurienne en moi le confirme.

La vraie condition : partager ce que produisent les machines

Rien de tout cela ne fonctionne si la libération du travail prend la forme d’une exclusion. Un revenu de subsistance pour les uns, la richesse pour ceux qui possèdent les machines : ce n’est pas une utopie, c’est une fracture.

Le loisir des Grecs reposait sur l’esclavage. Le nôtre ne doit pas reposer sur une nouvelle classe d’inutiles.

Le revenu de base est souvent présenté comme la solution. Les données disponibles invitent à la nuance. Lors de l’expérience menée en Finlande en 2017-2018, 2 000 personnes sans emploi tirées au sort ont reçu 560 euros par mois, sans condition. Résultat : un effet faible sur l’emploi, mais un bien-être perçu nettement meilleur que celui du groupe témoin, avec moins de stress et plus de confiance en l’avenir.

Ce que ça nous apprend : un revenu garanti peut réduire l’anxiété. Il ne crée pas, à lui seul, un sens à la vie. Il faut l’argent et les cinq fonctions. La question « comment être heureux sans travailler? » est donc indissociable d’une autre : comment partager équitablement ce que les machines produiront?

La plus belle question

Si on règle le partage, le défi qui reste est intime. Il faudra réapprendre à se demander, chaque matin : qu’est-ce que j’ai envie de faire de bien aujourd’hui? Plutôt que : qu’est-ce qu’on attend de moi?

C’est vertigineux. Mais c’est peut-être la plus belle question qu’une civilisation puisse se poser. Et pour une fois, nous avons les moyens d’y répondre.

Transparence : ce billet a été rédigé avec l’aide de l’intelligence artificielle (Claude, d’Anthropic), puis relu, vérifié et validé par Michelle Blanc. Les images sont générées par IA (Gemini).

Questions fréquentes

L’IA va-t-elle remplacer tous les emplois?

Pas à court terme. Dans le plus vaste sondage du genre, mené auprès de 2 778 chercheurs en IA, la probabilité que toutes les professions soient entièrement automatisables n’atteint 50 % qu’en 2116, selon leurs prévisions agrégées.

Peut-on être heureux sans travailler?

Oui, à condition de remplacer ce que le travail apporte au-delà du salaire : une structure du temps, des liens sociaux, un but collectif, une identité et une activité régulière. Les retraités et les chômeurs qui en sont privés souffrent davantage, même quand leur revenu est assuré.

Qu’est-ce que la crise de sens liée à l’IA?

C’est le risque que l’automatisation du travail prive les gens de ce qui structurait leur identité et leur utilité sociale, entraînant détresse, isolement et perte de repères.

Le revenu de base universel rend-il les gens plus heureux?

L’expérience finlandaise de 2017-2018 suggère qu’il améliore le bien-être perçu et réduit le stress, mais qu’il a peu d’effet sur l’emploi. Il est nécessaire, mais pas suffisant.

Que faire de son temps si l’IA fait notre travail?

Le soin des autres, la création, l’artisanat, l’apprentissage, l’engagement communautaire et le sport. L’important est de choisir des activités qui offrent un défi, des liens et un sentiment d’utilité.

Billet rédigé avec l’aide de l’intelligence artificielle.

Sources

Interroger l’IA sur cet article
Michelle Blanc

Michelle Blanc, M.Sc. (HEC Montréal), est consultante senior en stratégie numérique, intelligence artificielle générative et agentique, GEO et renseignement de sources ouvertes (OSINT/SOCMINT). Pionnière du blogue d'affaires francophone au Canada depuis 2005, elle est autrice de Confessions d'une experte (2025) et de La Promptothèque (2026), chargée de cours en marketing entrepreneurial à HEC Montréal et fondatrice d'Analyweb Inc. Récipiendaire de la Médaille du couronnement du roi Charles III (2025) pour sa contribution à l'innovation numérique au Canada.

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