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Raz-le-bol de la victimisation éternelle

Silhouette d'une femme debout face au lever du soleil au bord d'un lac québécois

J’ai reçu de nombreuses menaces de mort. Trois de ces dossiers se sont rendus en cour pénale et les accusés ont été condamnés, le dernier à six mois de prison. Je suis donc une victime. Une victime qui n’a pas été indemnisée par l’IVAC pour ses séances avec une psychologue, ni pour le malaise cardiaque subi en pleine salle d’audience, lorsqu’un des accusés a lancé au juge :

« Monsieur le juge, s’il arrive quelque chose à Blanc, ce ne sera pas de ma faute! Quand j’ai reçu le dossier de la Sûreté du Québec pour préparer ma défense, l’adresse de Blanc était dedans. Tous les gars de ma wing la connaissent maintenant, et il y a des Allah Akbar qui ne lui aiment pas la face parce qu’elle est allée en commission parlementaire. S’ils décident de lui faire un party, ce ne sera pas de ma faute. »

Mon cœur a flanché. Le juge a demandé une pause et, au retour, a ordonné qu’on caviarde mon adresse des documents. Mais le mal était fait. Je suis donc une victime.

Mon défunt père était un enfant de Duplessis. Il a été martyrisé et abusé sexuellement par les prêtres et les sœurs qui en avaient la garde. Lorsque des parents venaient pour adopter un enfant, ils le cachaient pour ne pas perdre leur jouet sexuel. Il est clair que cela a eu une incidence sur ses comportements et sur ce qu’il a pu nous transmettre, à moi et à mes frères et sœurs, comme papa. Je suis donc une victime indirecte de cette méchante société.

MAIS.

J’ai TOUJOURS refusé d’être une victime. Je le suis dans les faits, mais je me suis battue contre ce statut toute ma vie. J’ai fait des psychothérapies. J’ai développé une expertise en cybercriminalité pour traquer mes assaillants, monter les dossiers, les remettre aux forces de l’ordre et les faire arrêter. Je ne me présente pas comme l’éternelle victime de la méchante société. Je reconnais que toutes les victimes n’ont pas la même force de caractère, et que nous ne sommes pas égaux devant l’adversité. Mais être blessée et faire de sa blessure une identité, ce sont deux choses très différentes.

Quand la victime devient un statut

Ce qui me pue au nez depuis quelques années, c’est la victimisation devenue posture. Au nom des minorités ethniques et sexuelles, une certaine frange militante, ce qu’on appelle le wokisme, formule des demandes de plus en plus exagérées. On ne réclame plus seulement l’égalité et la sécurité, ce qui est légitime et nécessaire. On réclame la reconnaissance permanente d’une souffrance, souvent sans limite dans le temps, et gare à qui ose nuancer.

Je le dis d’autant plus librement que je fais partie de ces minorités. Je suis une femme trans. Et je vois l’effet pervers de ce discours : à force de crier au loup pour tout et pour rien, on a épuisé la capacité d’écoute du public. Le résultat, c’est que les vraies victimes, celles qui se font menacer, battre, harceler, congédier, ne sont plus entendues. Elles se retrouvent noyées dans le bruit. La compassion n’est pas une ressource infinie, et certains l’ont dilapidée.

Ce qui m’a aidée, ce n’est pas la plainte, c’est l’espoir

Quand j’ai entrepris ma transition, ce qui m’a sauvée, ce n’est pas un récit de souffrance. C’est le site de Lynn Conway, cette pionnière de l’informatique qui a colligé des dizaines de parcours de femmes trans qui avaient réussi leur vie : ingénieures, médecins, pilotes, entrepreneures. En les lisant, j’ai compris une chose toute simple : il y avait une vie après la transition. Une vie professionnelle, amoureuse, sociale. Pas une vie de victime.

C’est exactement pour ça que, lors de mon implication à la Chambre de commerce LGBT du Québec, j’ai poussé le dossier Fierté des entrepreneur·e·s. Parce que ce dont nos communautés ont besoin, ce sont des modèles. Des gens qui bâtissent, qui créent des emplois, qui paient des taxes, qui réussissent. Des gens qui montrent la voie plutôt que la plaie.

Le piège des subventions

Il faut aussi le dire : nos gouvernements adorent financer la victimisation. Il est beaucoup plus facile d’obtenir des fonds en se présentant comme opprimé qu’en se présentant comme bâtisseur. Le système récompense la plainte. Et ce qu’on récompense, on en obtient davantage. On fabrique ainsi des victimes professionnelles, dont la subsistance même dépend du maintien de leur statut. Quel intérêt auraient-elles à guérir?

Trois générations plus tard

Même logique avec ceux qui se présentent aujourd’hui comme souffrant personnellement de l’esclavage vécu par leurs ancêtres. Je ne nie ni l’horreur de l’esclavage, ni ses conséquences historiques. Mais faisons le parallèle avec ma propre histoire. Mon père a été abusé. J’ai vécu les contrecoups de ce qu’il a subi. Et pourtant, je ne me présenterai jamais comme une victime des sévices qu’il a reçus. C’est son drame, pas mon identité.

Alors si l’on me dit que, parce qu’un ancêtre a souffert il y a trois générations, on est soi-même victime aujourd’hui, je décroche. À ce compte-là, nous sommes tous victimes de quelque chose : de la Conquête, de la Grande Noirceur, des orphelinats, des pensionnats, des guerres. Et si tout le monde est victime, plus personne ne l’est vraiment.

Choisir de se relever

La blessure est réelle. La colère aussi, parfois. Mais la dignité, c’est ce qu’on fait avec. On peut exiger justice sans s’installer dans le ressentiment. On peut dénoncer sans se définir par ce qu’on dénonce. Moi, j’ai choisi de traquer mes agresseurs, de les faire condamner, puis de continuer à vivre, à écrire, à enseigner et à aimer.

Je ne suis pas une victime éternelle. Je suis une survivante qui a décidé d’avancer. Et c’est ce message-là que j’aimerais qu’on subventionne.

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Michelle Blanc

Michelle Blanc, M.Sc. (HEC Montréal), est consultante senior en stratégie numérique, intelligence artificielle générative et agentique, GEO et renseignement de sources ouvertes (OSINT/SOCMINT). Pionnière du blogue d'affaires francophone au Canada depuis 2005, elle est autrice de Confessions d'une experte (2025) et de La Promptothèque (2026), chargée de cours en marketing entrepreneurial à HEC Montréal et fondatrice d'Analyweb Inc. Récipiendaire de la Médaille du couronnement du roi Charles III (2025) pour sa contribution à l'innovation numérique au Canada.

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3 réflexions sur “Raz-le-bol de la victimisation éternelle”

  1. Wow! Bravo! Bien contente de ton parcours. (J’ai aussi eu une enfance difficile. Quand j,en parle c’est surtout pour dire combien j’ai trouvé d’anges sur mon chemin). Je refuse de jouer à la victime aussi. merci pour ton texte. je vais le partager.

  2. Oui vous êtes une victime, mais vous avez tellement raison…Mille bravos pour votre parcours personnel et professionnel. Vous avez travaillé fort pour en arriver là ou vous êtes, c’est admirable. Je me doute que le chemin a été douloureux et long, mais vous vous êtes tenu debout et vous avez décidé de regarder en avant. Bonne continuité.

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