Par Michelle Blanc, M.Sc., fondatrice d’Analyweb, chargée de cours à HEC Montréal et auteure de Confessions d’une experte (2025)

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En bref
Oui, on reste créatif quand on écrit avec l’IA, à condition de garder le jugement. L’IA générative reconnaît les schémas narratifs. L’humain choisit l’histoire à raconter, à qui, quand et avec quelle émotion. La créativité ne disparaît pas : elle passe de la rédaction de la phrase au choix stratégique.
- Ce que l’IA fait bien : diagnostiquer un archétype, proposer des structures, des rythmes, des visuels.
- Ce qu’elle ne peut pas faire : connaître ton public, fixer ton objectif, inventer des faits sans te mettre en danger.
- Où l’on perd sa créativité : quand on délègue le jugement, pas quand on délègue la rédaction.
- Effet sur le discours d’affaires : l’exécution perd de la valeur; le jugement, la voix et la preuve en gagnent.
D’où vient cette réflexion?
Je viens de terminer le cours en ligne « Storytelling as Strategy: Narrative and AI » de HarvardX. On y apprend à utiliser un grand modèle de langage pour construire des récits d’affaires à l’aide de six bases de connaissances :
- le diagnostic d’archétype;
- le choix de l’archétype selon le but;
- le positionnement du récit dans le temps;
- la forme émotionnelle du récit;
- le rythme;
- les visuels.
J’écris moi-même avec l’IA. Mon dernier livre, Confessions d’une experte, tiré de mon corpus de 2 800 billets de blogue, a été rédigé avec l’aide de Claude, l’assistant d’Anthropic. Les mots ont souvent été travaillés à deux. Les confessions sont les miennes. Ce billet a lui aussi été écrit avec l’aide de l’IA, à partir des documents du cours et de mes propres réflexions.
Qu’est-ce que la mythologie d’Arachné nous dit de l’écriture avec l’IA?
Arachné est une tisserande grecque au talent immense. Sa faute n’est pas de bien tisser, mais de prétendre que tout son talent vient d’elle seule. Athéna la change en araignée : elle tisse pour l’éternité, mais sous une autre forme.
Écrire avec l’IA pose la même question d’orgueil, dans les deux sens. Croire que tout vient de soi est une illusion. Croire que tout peut venir de la machine en est une autre.
Que demande-t-on vraiment à l’IA dans le storytelling d’affaires?
On lui demande de lire et de diagnostiquer, pas d’inventer. La première base de connaissances du cours est explicite : le modèle doit reconnaître les schémas narratifs déjà présents dans une situation, plutôt que de générer des histoires à partir de rien.
La même règle revient dans les six documents. L’IA ne doit pas inventer :
- de faits ou de métriques;
- de citations ou de témoignages de clients;
- de préférences du public;
- de contraintes de temps;
- de cadrage qui déforme la réalité.
Autrement dit, l’IA est conçue comme une diagnosticienne, pas comme une auteure.
Quels sont les cinq archétypes du storytelling d’affaires?
Le cours de HarvardX propose cinq archétypes. Chacun vise un effet précis sur ce que le public pense, ressent et fait.
| Archétype | Ce que le public doit penser | Ce qu’il doit ressentir | Ce qu’il doit faire |
|---|---|---|---|
| Le Voyage du héros | « Ce défi est difficile, mais atteignable. » | Motivation, courage, détermination | S’engager et avancer ensemble |
| L’Étranger arrive en ville | « L’environnement change et nous devons nous adapter. » | Vigilance, ouverture, esprit d’innovation | Ajuster ses comportements et ses stratégies |
| La Métamorphose | « La transformation est nécessaire à notre succès. » | Espoir, acceptation, regard vers l’avenir | Se réinventer et participer au changement |
| La Découverte | « Nous ne comprenons pas encore tout, mais nous y arriverons. » | Curiosité, réflexion, scepticisme | Explorer, questionner, analyser |
| Le Dilemme décisionnel | « Nous devons évaluer nos options avec soin. » | Discernement, réflexion stratégique | Comparer les chemins et se rallier à une décision |
Quelques archétypes suffisent-ils à raconter toutes les histoires humaines?
Presque. Les histoires humaines empruntent un nombre étonnamment restreint de chemins, et plusieurs chercheurs l’ont constaté avec des grilles différentes :
- Christopher Booker décrit sept intrigues de base dans The Seven Basic Plots (2004).
- Andrew Reagan et ses collègues de l’Université du Vermont ont analysé 1 327 récits de fiction du projet Gutenberg. Ils y ont trouvé six grandes courbes émotionnelles, dont « l’homme dans le trou » et « Cendrillon », deux formes reprises dans le cours de HarvardX (EPJ Data Science, 2016).
- Le cours de HarvardX en retient cinq pour le contexte des affaires.
Conséquence : la créativité n’a jamais résidé dans l’invention d’une nouvelle structure. Homère, Shakespeare et Michel Tremblay n’ont pas inventé d’archétype. Ils ont choisi le leur, pour leur public, avec leur voix.
Qu’est-ce que l’IA ne peut pas choisir à notre place?
L’IA ne peut pas choisir l’objectif ni connaître le public. Chaque base de connaissances exige des informations que seul l’humain détient : le scénario, le public, son niveau de familiarité, son scepticisme, le temps disponible et les normes du milieu. Le cours le résume ainsi : le cadrage peut s’adapter, l’objectif est l’ancre.
- L’IA peut repérer un Voyage du héros. Elle ne sait pas que ton équipe sort de deux projets « héroïques » et qu’elle est épuisée.
- L’IA peut comparer des trajectoires émotionnelles. Elle ne sait pas que ta salle a déjà entendu une promesse de redressement l’an dernier.
- L’IA peut ajuster le rythme. Elle ne sait pas que ton client interrompt toujours à la troisième minute.
- L’IA peut proposer un visuel. Elle n’aurait sans doute pas imaginé seule la veillée funèbre irlandaise, cercueil compris, organisée pour enterrer un vieux logiciel, un des exemples marquants du cours.
Où se trouve la créativité quand on écrit avec l’IA?
Elle se trouve dans le choix. Le cours le dit en une phrase : l’archétype qui décrit le mieux une situation n’est pas toujours celui qui la communique le mieux.
Les mêmes faits peuvent devenir un Voyage du héros pour une équipe prête au défi, une Découverte pour un groupe qui a besoin d’expérimenter, ou un Étranger qui arrive en ville pour des gens qui vivent le changement comme une intrusion. Les faits restent. L’angle change. Choisir l’angle est un geste d’auteur.
Trois autres choix restent humains :
- Le moment : raconter le début, le milieu ou la fin d’une histoire est une décision stratégique, pas chronologique.
- La forme émotionnelle : une descente puis une remontée, ou une ascension soutenue, selon ce que le public doit ressentir.
- Le montage : où ouvrir, quelle question laisser en suspens, quand livrer la réponse.
Quand perd-on sa créativité en écrivant avec l’IA?
On perd sa créativité quand on délègue le jugement, pas quand on délègue la rédaction. Cinq signaux d’alarme :
- On accepte le premier archétype proposé sans vérifier s’il sert le public.
- On laisse l’IA combler les trous avec des anecdotes, des chiffres ou des citations inventés.
- On laisse les visuels remplacer le récit au lieu de le soutenir.
- On promet un avenir meilleur sans preuves, ce qui élargit l’écart entre la situation actuelle et la situation souhaitée au lieu de le réduire.
- Le texte final ressemble à tous les autres : sans vécu, sans aspérité, sans point de vue.
Quel impact l’IA aura-t-elle sur la littérature?
L’IA rend la phrase correcte banale et rend la voix singulière précieuse. Trois effets se dessinent :
- Abondance : une avalanche de textes fluides et interchangeables. La compétence technique perd de sa valeur.
- Homogénéisation : les modèles tirent vers la moyenne. Utilisés sans exigence, ils produisent des arcs prévisibles et des métaphores recyclées.
- Transparence : dire comment un livre a été écrit devient une norme de confiance envers le lecteur.
Ce qui prend de la valeur, c’est ce que la machine ne fabrique pas : une voix, un vécu, une prise de risque, une aspérité.
Quel impact l’IA aura-t-elle sur le discours d’affaires?
L’impact est plus rapide et plus brutal qu’en littérature. Rapports, courriels, propositions et billets de leadership d’opinion ne coûtent presque plus rien à produire.
- L’attention devient la ressource rare. Le texte qui gagne n’est plus le mieux écrit, mais le plus pertinent pour un public donné à un moment donné.
- La preuve redevient reine. Faits vérifiables, exemples vécus et chiffres sourcés font la différence. Une seule citation inventée peut détruire une réputation.
- On écrit pour deux lecteurs. Avec le GEO (Generative Engine Optimization), une part croissante des contenus est d’abord lue par des moteurs génératifs, puis résumée pour des humains. Il faut de la clarté structurée pour la machine et de l’humanité pour la personne qui agira.
En résumé, l’IA dévalue l’exécution et réévalue le jugement, la voix et la preuve.
Alors, sommes-nous toujours créatifs si on écrit avec l’IA?
Oui, à condition de rester celle ou celui qui choisit. L’IA reconnaît des schémas. Nous décidons lequel raconter, à qui, pourquoi, quand et avec quelle émotion. Les archétypes sont des lentilles, pas des étiquettes, et c’est encore nous qui regardons au travers.
Écrire avec l’IA, ce n’est pas écrire moins. C’est écrire en sachant mieux ce qu’on veut dire.
Questions fréquentes
L’IA peut-elle écrire une bonne histoire d’affaires seule? Elle peut produire une structure crédible, mais pas une histoire juste. Sans connaître le public, l’objectif et les faits réels, elle risque de produire un récit générique ou d’inventer des détails.
Est-ce tricher d’écrire un livre avec l’IA? Non, si l’auteur reste maître du propos et le dit clairement. La transparence sur la méthode d’écriture devient une norme de confiance, comme mentionner un traducteur ou un directeur littéraire.
Quels sont les cinq archétypes du storytelling d’affaires selon HarvardX? Le Voyage du héros, l’Étranger arrive en ville, la Métamorphose, la Découverte et le Dilemme décisionnel.
Comment éviter que l’IA invente des faits dans un texte? Fournir soi-même les faits, les chiffres et les citations, interdire explicitement l’invention dans le prompt, puis vérifier chaque affirmation avant publication.
Pourquoi le storytelling compte-t-il pour le GEO? Les moteurs génératifs citent des contenus clairs, structurés et appuyés sur des preuves. Un récit bien construit, avec une thèse nette et des sources, a plus de chances d’être compris, résumé et cité.
À propos de l’auteure
Michelle Blanc, M.Sc. en commerce électronique (HEC Montréal), a fondé Analyweb en 2005. Elle conseille les organisations en GEO, en stratégie d’IA générative et en veille OSINT/SOCMINT. Chargée de cours à HEC Montréal, elle publie sur michelleblanc.com depuis 2005. Elle est l’auteure de Confessions d’une experte (2025) et de La Promptothèque (2026).
Sources
- HarvardX, « Storytelling as Strategy: Narrative and AI », cours en ligne et bases de connaissances du cours.
- Christopher Booker, The Seven Basic Plots: Why We Tell Stories, Continuum, 2004.
- Reagan, A. J. et al., « The emotional arcs of stories are dominated by six basic shapes », EPJ Data Science, 2016