Réponse courte : oui, nous vivons une bulle de l’IA — une bulle d’enthousiasme et de surinvestissement. Mais contrairement aux tulipes ou à Pets.com, elle repose sur une technologie réelle. Le problème a deux étages. Un étage financier d’abord : un écart vertigineux entre les centaines de milliards en dépenses en capital et des revenus qui se comptent en dizaines de milliards, des valorisations stratosphériques et un financement circulaire qui rappelle l’an 2000. Un étage physique ensuite : centres de données retardés, pénurie d’énergie et de cuivre, délais de raccordement électrique de quatre à dix ans. Ma thèse : le déclencheur de la correction de 2026-2027 sera moins comptable que matériel. Voici pourquoi.

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Je suis les débats sur la bulle de l’IA depuis des mois. L’anecdote la plus parlante reste celle de la politesse : le PDG d’OpenAI, Sam Altman a admis que les « s’il vous plaît » et « merci » que nous adressons à ChatGPT coûtent à l’entreprise « des dizaines de millions de dollars, bien dépensés — on ne sait jamais » en électricité, comme le rappelait La Presse. C’est anecdotique, mais c’est révélateur : chaque jeton (token) traité consomme de l’énergie réelle. Et l’énergie, elle, ne se code pas.
Mais réduire la bulle de l’IA à une histoire d’énergie serait une erreur. Avant le béton et le cuivre, il y a l’argent. Commençons par lui.
1. La bulle financière : un écart vertigineux entre les dépenses et les revenus
En 2026, les quatre plus grands géants technologiques (Microsoft, Google, Amazon, Meta) prévoient à eux seuls jusqu’à 660 milliards de dollars de dépenses en capital liées à l’IA. En face, les revenus que les entreprises tirent réellement de l’IA générative se comptent en dizaines de milliards. L’écart est béant — et il commence à peser : selon les analystes, le flux de trésorerie disponible des quatre géants devrait fondre d’environ 43 % entre la fin de 2024 et le début de 2026.
Pire : une étude du MIT (The GenAI Divide, 2025) révèle que 95 % des projets pilotes d’IA générative en entreprise ne génèrent aucun retour mesurable sur les profits. Ce n’est pas que la technologie ne fonctionne pas — c’est que l’intégration aux processus d’affaires échoue, faute d’apprentissage et d’arrimage aux flux de travail réels. C’est le paradoxe de la productivité dans toute sa splendeur : on dépense des milliards, mais le rendement tarde à se matérialiser.
Puis il y a le financement circulaire, qui rappelle furieusement les montages de la fin de la bulle techno de l’an 2000. Nvidia investit jusqu’à 100 milliards de dollars dans OpenAI ; OpenAI utilise cet argent pour bâtir des centres de données remplis de puces… Nvidia. Oracle signe une entente géante avec OpenAI, fournie en puces par Nvidia. Nvidia détient une part de CoreWeave et garantit de racheter sa capacité invendue jusqu’en 2032. L’argent tourne en boucle dans un cercle fermé qui gonfle artificiellement la demande affichée. Nvidia a d’ailleurs franchi les 5 billions de dollars de valorisation en octobre 2025.
Même Sam Altman l’admet : « quelqu’un va perdre une somme d’argent phénoménale ». Et le 28 avril 2026, quand une fuite a révélé qu’OpenAI ratait ses cibles internes de revenus et d’utilisateurs, les titres de l’infrastructure IA (Oracle, Nvidia, Broadcom, AMD) ont aussitôt reculé. La nervosité est déjà dans le marché.
Nuance importante : contrairement à la bulle des tulipes du XVIIe siècle — de la pure spéculation sur des bulbes sans valeur réelle —, ces entreprises génèrent de vrais revenus, leurs liquidités sont bien supérieures à celles de 1999, et le marché sanctionne désormais les annonces de dépenses en capital au lieu de les applaudir aveuglément. On n’achète plus une vision les yeux fermés. La vraie question n’est donc pas « y a-t-il des fondamentaux ? » mais « les revenus futurs justifieront-ils ces valorisations ? »
Voilà pour la finance. Or mon point, c’est que le déclencheur de la correction ne sera pas seulement comptable. Il sera physique. Parce que le béton, le cuivre et les transformateurs, eux, ne se codent pas.
2. Les infrastructures : des projets retardés ou annulés partout
Selon une analyse de Bloomberg (1er avril 2026), plus de la moitié des centres de données américains prévus pour 2026 seront retardés ou annulés — non par manque de capitaux ni de terrains, mais par pénurie de transformateurs et d’équipement électrique. À peine le tiers de la capacité annoncée pour l’année est réellement en construction.
La cause n’est pas le manque de processeurs graphiques. C’est le raccordement au réseau. Les délais de livraison des transformateurs haute tension sont passés d’environ 24 à 30 mois avant 2020 à jusqu’à cinq ans aujourd’hui. Les files d’attente pour se brancher au réseau atteignent une médiane d’environ cinq ans aux États-Unis, et jusqu’à douze ans pour certains centres de données. Les entreprises à très grande échelle (Microsoft, Google, Amazon) en sont rendues à bâtir leurs propres centrales et parcs énergétiques pour contourner le réseau public. Même le projet Stargate d’OpenAI, annoncé en grande pompe, peine à montrer des progrès physiques tangibles.
Le constat est brutal : l’argent ne construit pas des transformateurs plus vite. La puissance disponible, pas le capital, dicte désormais qui peut avancer.
3. L’énergie : le goulot d’étranglement numéro un
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation électrique des centres de données devrait plus que doubler d’ici 2030, pour atteindre environ 945 TWh — soit un peu plus que toute la consommation actuelle du Japon. L’IA est le principal moteur de cette croissance.
Et voici la nuance que les marchands d’engouement, dans les deux camps, oublient : cette hausse de quelque 530 TWh ne représente qu’environ 8 % de la croissance totale de la demande électrique mondiale d’ici 2030 — moins que les véhicules électriques ou la climatisation. À l’échelle mondiale, les centres de données resteront sous la barre des 3 % de l’électricité. Le problème n’est donc pas global et abstrait. Il est local et concentré : en Virginie du Nord, en Irlande, dans certains hubs américains où la demande explose plus vite que le réseau ne peut suivre. Aux États-Unis, les centres de données pourraient passer de 4,4 % de l’électricité en 2023 à une fourchette de 6,7 % à 12 % d’ici 2028.
Le nucléaire et le gaz reviennent en force, précisément pour alimenter l’IA. Les renouvelables seuls ne suffiront pas, à cause de leur intermittence et du besoin de stockage. Fait notable : l’AIE elle-même reconnaît que les goulots d’étranglement dans la chaîne de valeur réduisent désormais la probabilité des scénarios de croissance les plus agressifs. Autrement dit, la réalité matérielle est déjà en train de freiner l’euphorie.
4. Le cuivre et les métaux : rien ne pousse dans les arbres
Le cuivre est le métal le plus critique. Sa conductivité électrique et thermique le rend non négociable pour le câblage, les transformateurs et le refroidissement. Selon l’intensité retenue (de 27 à 66 tonnes par mégawatt), un grand centre de données de 300 MW peut exiger plusieurs milliers de tonnes de cuivre, de l’ordre de 6 000 à 9 000 tonnes.
BloombergNEF projette que la demande de cuivre du seul secteur de l’IA atteindra en moyenne 400 000 tonnes par an sur la décennie, avec un pic de 572 000 tonnes en 2028. Cumulée à la transition énergétique (véhicules électriques, éolien, transport d’électricité), elle pourrait creuser un déficit mondial allant jusqu’à 6 millions de tonnes d’ici 2035. L’AIE estime que les mines existantes et planifiées ne couvriront qu’environ 70 % de la demande de 2035.
Le hic : une mine prend de 10 à 30 ans à développer — permis, opposition locale, financement. Le recyclage aide, mais pas assez vite. D’autres métaux sont sous tension : gallium, germanium, lithium, terres rares. La chaîne d’approvisionnement devient un véritable risque géopolitique.
Alors, est-ce vraiment une bulle ?
Oui, mais pas une bulle purement spéculative. Sur le plan financier, l’écart entre les dépenses et les revenus, les valorisations gonflées et le financement circulaire cochent toutes les cases d’un emballement classique. Sur le plan technologique, pourtant, l’IA produit des résultats tangibles et progresse vite. Les survivants de la bulle techno de l’an 2000 (Amazon, Google) ont bâti l’infrastructure d’Internet ; les centres de données et les puces d’aujourd’hui pourraient créer une base durable, même si beaucoup de projets échoueront.
La différence avec l’an 2000, c’est l’étage physique. Une bulle purement financière peut se dégonfler par une simple révision des attentes. Ici, même si les capitaux étaient illimités, la réalité matérielle — infrastructures, énergie, métaux — impose son propre calendrier. Ignorer ces contraintes revient à construire un château sur du sable. 2026-2027 risque d’être le moment de vérité : correction des valorisations, consolidation du marché, retour à la réalité matérielle. Les vrais gagnants ne seront pas ceux qui annoncent le plus de milliards en dépenses en capital, mais ceux qui auront sécurisé l’énergie et les ressources en amont.
Foire aux questions
Sommes-nous dans une bulle de l’IA en 2026 ?
Oui, au sens d’un surinvestissement et d’un engouement qui dépassent les revenus actuels. Mais l’IA repose sur une technologie réelle, contrairement aux bulles purement illusoires. Le problème a deux étages : un étage financier (écart capex/revenus, valorisations, financement circulaire) et un étage physique (énergie, cuivre, raccordement électrique). Le risque de correction se concentre sur 2026-2027.
Pourquoi parle-t-on d’une bulle économique de l’IA ?
Parce que les dépenses en capital des géants technologiques atteignent jusqu’à 660 milliards de dollars en 2026, alors que les revenus tirés de l’IA générative restent dans les dizaines de milliards. Une étude du MIT révèle que 95 % des projets pilotes en entreprise ne génèrent aucun retour mesurable. S’ajoute un financement circulaire (Nvidia-OpenAI-Oracle-CoreWeave) qui gonfle la demande affichée et rappelle les montages de la bulle techno de l’an 2000.
Pourquoi les centres de données sont-ils retardés ?
Principalement à cause de la pénurie de transformateurs et d’équipement électrique, et des délais de raccordement au réseau qui atteignent quatre à dix ans. Selon Bloomberg, plus de la moitié des projets américains prévus pour 2026 sont retardés ou annulés — ce n’est pas une question d’argent, mais de puissance disponible.
Combien d’électricité l’IA va-t-elle consommer ?
Selon l’AIE, la consommation des centres de données devrait atteindre environ 945 TWh d’ici 2030, soit un doublement par rapport à 2024 et l’équivalent de la consommation du Japon. Cela reste sous 3 % de l’électricité mondiale, mais les tensions sont fortes au niveau local.
Le cuivre est-il un frein à la croissance de l’IA ?
Oui. BloombergNEF anticipe un déficit mondial pouvant atteindre 6 millions de tonnes d’ici 2035, et les mines prennent de 10 à 30 ans à développer. Le cuivre est essentiel et non substituable dans les centres de données denses.
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Qu’en pensez-vous ? Avez-vous déjà observé des impacts sur vos coûts énergétiques ou vos projets d’IA ? Partagez en commentaire.
Michelle Blanc, M.Sc.
Consultante senior — stratégie numérique, IA générative, GEO et OSINT
Pionnière du blogue d’affaires francophone au Québec depuis 2005
michelleblanc.com | X : @MichelleBlanc
Transparence : billet rédigé avec l’aide de l’IA comme outil de recherche et de mise en forme. Angle, vérification des sources et analyse : 100 % humains.
Sources
- Sam Altman sur le coût de la politesse (avril 2025) — Business Insider / X
- La Presse, « Avec l’IA, être poli coûte cher » — LA PRESSE
- Bloomberg via Tom’s Hardware (3 avril 2026), plus de la moitié des centres de données américains retardés ou annulés — Tom’s Hardware
- Agence internationale de l’énergie, Energy and AI — 945 TWh d’ici 2030 — IEA, sommaire exécutif
- Lawrence Berkeley National Laboratory / Brookings — part de l’électricité américaine — Brookings
- BloombergNEF — déficit de cuivre jusqu’à 6 Mt d’ici 2035 — Mining.com
- Capex 2026 des géants technologiques (jusqu’à 660 G$) et repli boursier d’avril 2026 — HeyGoTrade
- Recul du flux de trésorerie des géants (~43 %) — Calcalist (Ctech)
- MIT NANDA, The GenAI Divide: State of AI in Business 2025 — 95 % des pilotes sans retour mesurable — Fortune / Yahoo Finance
- Financement circulaire Nvidia-OpenAI-Oracle — INSEAD Knowledge et Wikipédia, « AI bubble »
- Citation de Sam Altman et signaux de crédit 2026 — FXEmpire
- Nuance sur la part de la croissance électrique (8 %, moins que VE et climatisation) — Carbon Brief