Accueil / Contrer les tarifs de Trump : sept mesures, de la plus rentable à la plus risquée

Contrer les tarifs de Trump : sept mesures, de la plus rentable à la plus risquée

Comment contrer les tarifs américains sans nous nuire à nous-mêmes ? Cette question me tricote depuis des jours, et pas seulement comme dossier professionnel. J’ai le bien-être de mes concitoyens à cœur, et ce sont des gens de Jonquière, de Bécancour et de nos régions forestières qui vont encaisser ce qui s’en vient. En pleine campagne électorale provinciale, se faire du capital politique avec la détresse du monde n’est peut-être pas la meilleure idée. Chercher les solutions optimales pour tous, ça me semble plus sage. C’est ce que j’ai essayé de faire ici, en regardant les chiffres plutôt que les slogans — y compris quand ils contredisent ce que j’aurais aimé conclure.

L’essentiel. Les contre-tarifs canadiens et la préférence locale dans les appels d’offres publics coûtent aux entreprises d’ici sans faire reculer Washington. Les mesures qui protègent réellement l’emploi sont ailleurs : le travail partagé, l’exemption automatique sur les intrants, la reconnaissance mutuelle interprovinciale, et une entente d’approvisionnement électrique liée à la demande des centres de données. La taxe à l’exportation sur l’énergie ou la potasse — l’option « guérilla » — est plus faible qu’elle n’en a l’air, pour des raisons constitutionnelles et politiques, pas économiques.


Où nous en sommes ?

Depuis le 22 août, les États-Unis appliquent des tarifs de 50 % sur trois listes de produits canadiens, et le Canada a riposté avec des contre-tarifs allant de 15 % à 50 %, entrés en vigueur hier. Québec calcule qu’environ 5 % des importations québécoises en provenance des États-Unis sont visées par ces contre-tarifs, contre 8 % pour l’ensemble du Canada.

Lundi soir, en pleine campagne électorale, le Conseil des ministres de Christine Fréchette a adopté des décrets réservant des appels d’offres aux entreprises ayant un établissement au Québec ou au Canada, avec une marge préférentielle pouvant atteindre 15 % selon la valeur ajoutée d’ici. Pour les contrats de moins de 9,2 M$ — le seuil correspondant aux exigences de commerce international — le ministère des Transports, Santé Québec et la Société québécoise des infrastructures devront exiger un contenu québécois ou canadien minimal. La première ministre chiffre la portée de la mesure à 1,5 G$ de contrats sur quatre mois, à comparer aux 26 G$ de contrats accordés par le gouvernement et les organismes publics en 2024-2025.

Deux couches de coûts, donc, appliquées coup sur coup aux mêmes entreprises : des intrants plus chers, puis moins de concurrence sur les achats de l’État.

Ce que l’aile libertarienne a raison de dire, et où elle exagère

L’économiste Vincent Geloso soutient que les contre-tarifs n’ont rien produit lors de l’épisode Hoover et que la préférence locale dans l’approvisionnement public fait monter les coûts. Sur le mécanisme, il a raison, et ce n’est pas contesté : moins de soumissionnaires, moins de pression sur les prix. Il cite une estimation américaine de 8,3 % d’économies par soumissionnaire additionnel, et une hausse de coûts de 1,4 % à 3,6 % attribuée à une préférence locale de 5 % en Californie.

Là où son argument dérape, c’est dans l’extrapolation. Il triple l’effet californien parce que la marge québécoise est de 15 % au lieu de 5 %, applique le résultat à l’ensemble des marchés publics québécois, et conclut à un possible doublement du déficit — qui s’établissait à 4,9 G$, soit 0,8 % du PIB, pour 2025-2026.

Trois objections. Une marge préférentielle est un bonus à l’évaluation des soumissions, pas une surcharge appliquée à chaque contrat : elle ne coûte quelque chose que là où une soumission locale gagne alors qu’elle aurait perdu, et seulement à hauteur de l’écart. L’effet est donc décroissant, pas linéaire. Ensuite, la base est bien plus étroite que l’ensemble des marchés publics : 1,5 G$ sur quatre mois, avec les exigences obligatoires cantonnées sous le seuil de 9,2 M$, c’est-à-dire délibérément à l’écart des grands chantiers sur lesquels porte la littérature invoquée. Enfin, un surcoût d’approvisionnement est un coût réel en ressources, pas automatiquement une dépense budgétaire supplémentaire.

La direction de l’effet est juste. L’ordre de grandeur ne l’est pas. Et c’est dommage, parce que la phrase la plus faible du raisonnement est celle qui sera citée, et elle emporte le reste avec elle.

L’option « guérilla » : pourquoi elle séduit, pourquoi elle casse

L’idée circule, portée notamment par Doug Ford et par l’ancien premier ministre albertain Jason Kenney, qui refuse de l’écarter : plutôt que de taxer nos propres importations, taxer nos exportations de ressources critiques. L’asymétrie est réelle. Carney l’a lui-même formulée : le Canada fournit 99 % des importations américaines de gaz naturel, 85 % de leurs importations d’électricité et 60 % de leurs importations de pétrole brut. Pour l’aluminium, les données de l’USGS donnent le Canada à 56 % des importations américaines, devant les Émirats arabes unis à 8 % et Bahreïn à 4 %. Plus de 80 % des importations américaines de potasse viennent du Canada.

Et la fenêtre est ouverte : les alumineries du Golfe sont toutes situées à l’intérieur du détroit d’Ormuz, dont le trafic est perturbé depuis mars. Le fournisseur de substitution est empêché, ce qui augmente d’autant le report d’une taxe canadienne sur l’acheteur américain.

Quatre obstacles, tout de même.

Le premier est constitutionnel. En 1980, Ottawa a taxé le gaz exporté dans le cadre du Programme énergétique national; l’affaire Re Exported Natural Gas Tax a invalidé la mesure pour le gaz appartenant à l’Alberta, l’article 125 de la Constitution prévoyant qu’aucun bien d’une province n’est assujetti à taxation. Cet argument est repris aujourd’hui contre une taxe fédérale à l’exportation — par un organisme ouvertement opposé à la mesure, mais le précédent judiciaire, lui, existe.

Le deuxième est politique. Danielle Smith juge la taxe à l’exportation « non viable » pour le pétrole et le gaz albertains, à quelques semaines d’un référendum sur l’indépendance. Scott Moe refuse pour la potasse, en avertissant que taxer les exportations coûterait des emplois d’ici et pousserait les acheteurs américains vers la Biélorussie. Sur le mécanisme, il a raison.

Le troisième est de séquence. En mars 2025, la surtaxe de 25 % de Doug Ford sur l’électricité exportée a fait reculer Trump en 24 heures — puis Ford a suspendu sa mesure dès le lendemain. Le levier fonctionne. C’est la capacité d’encaisser la riposte qui manquait.

Le quatrième est dynamique, et c’est le plus important. Trump publie « WE DON’T NEED CANADA, THEY NEED US! » et concède quelques heures plus tard que son pays a un besoin urgent d’aluminium qu’il n’a pas et qu’il obtient du Canada. Son propre ambassadeur, Pete Hoekstra, affirmait en juin que les États-Unis ont besoin de la potasse canadienne. La contradiction est documentée. Mais l’affirmation n’est pas un énoncé factuel, c’est une position de négociation — et elle devient vraie avec le temps. Chaque année de tarifs à 50 % est une année pendant laquelle les nouvelles alumineries, scieries et chaînes d’assemblage se localisent au sud. Une taxe canadienne à l’exportation accélérerait cette substitution. On financerait son propre remplacement.

Note technique, au passage : l’ACEUM ne contient plus la clause de proportionnalité énergétique de l’ALENA, ce qui rend les restrictions de volume plus disponibles que les droits à l’exportation. Ce n’est pas le même outil, et le débat sur son retour est ouvert.

Les sept mesures, dans l’ordre

1. Protéger le lien d’emploi, pas l’entreprise. Le travail partagé de l’assurance-emploi, avec durée allongée, admissibilité simplifiée et déclenchement automatique pour les secteurs exposés. Ce qui détermine si un travailleur de Jonquière est encore dans son secteur quand la demande revient, c’est le maintien du lien d’emploi. C’est aussi la mesure la moins distorsive : elle ne choisit pas les entreprises gagnantes.

Un mot de plus sur la cible du soutien public, parce que ça change tout dans l’aluminium. La propriété des alumineries québécoises n’est plus québécoise depuis longtemps. La perte de revenu causée par un tarif — ou par une taxe à l’exportation — est donc absorbée par un actionnariat étranger, alors que les emplois, eux, restent à Alma et à Arvida. Les deux ne se déplacent pas ensemble. Subventionner l’entreprise, dans cette configuration, revient à transférer de l’argent public à des actionnaires qui ne sont pas ici, en espérant que les emplois suivent. Soutenir directement le lien d’emploi, c’est payer pour ce qu’on veut réellement acheter.

2. Rendre automatique l’exemption sur les intrants. Le programme de remise existe, mais fonctionne sur demande — donc des mois pour une PME sans service juridique. Le processus de consultation sur les ripostes tarifaires est clos, mais l’allègement, lui, reste administrable. Un contre-tarif payé par un manufacturier d’ici est un coût pur, sans gain de levier.

3. La reconnaissance mutuelle interprovinciale par voie législative. Un bien, un service ou une qualification légal dans une province l’est dans les treize, avec une liste courte et publique d’exceptions. C’est la seule mesure dont le rendement ne dépend d’aucune décision de Washington, et son ordre de grandeur dépasse celui du choc tarifaire.

4. L’électricité et les centres de données. C’est le seul atout véritablement neuf. La demande électrique américaine explose avec l’intelligence artificielle, et Carney a déjà avancé que le Canada peut aider à alimenter cette demande tout en visant à doubler la capacité du réseau d’ici 2050. Le mouvement à faire : des contrats fermes de long terme et l’implantation des centres de données ici, contre des exemptions tarifaires sur l’aluminium et l’acier. La valeur ajoutée reste au Québec, sans taxe à l’exportation, sans risque constitutionnel et sans droits compensateurs.

5. Cesser de payer avant la table. Le bilan des gestes unilatéraux est un rendement nul : 1,3 G$ consacrés à la frontière, un « tsar du fentanyl », et le retrait, en septembre 2025, de contre-tarifs de 25 % sur 44,2 G$ de produits américains. Ce qui reste monnayable doit être assemblé en un seul paquet et gardé pour l’examen de l’ACEUM prévu en 2026.

6. Le levier énergétique : nommé, jamais tiré, rendu exécutable. Le travail n’est pas diplomatique, il est fédéral-provincial : une entente préalable sur le partage des recettes et la compensation des pertes de redevances. Sans elle, la menace est un bluff que les provinces productrices démentent le lendemain — ce qu’elles font déjà, publiquement.

7. La diversification, dite honnêtement. Remplacer le marché américain est impossible dans l’horizon utile, et le promettre discrédite le reste. Ce qui est faisable : réduire la dépendance aux règles américaines plutôt qu’au marché, et débloquer les goulots physiques — capacité portuaire sur les deux côtes, délais d’autorisation.

Pour le Québec

L’exposition, c’est l’aluminium au Saguenay et les pièces automobiles au Centre-du-Québec : travail partagé, plus des blocs d’énergie accélérés pour la transformation. La forêt est un cas différent, parce que la substitution américaine y est réelle — c’est le seul secteur de la liste où Trump n’a pas tout à fait tort. Les pertes y seront les plus permanentes, ce qui plaide pour la demande intérieure, bois massif dans la construction publique et modification du code du bâtiment, plutôt que pour se battre pour une part de marché qui s’érode de toute façon.

La clause d’honnêteté

Le déterminant principal reste hors du contrôle canadien : les tribunaux américains, les élections de mi-mandat, la contrainte inflationniste de l’administration elle-même. Une bonne stratégie doit donc être robuste à l’hypothèse que le Canada n’a presque aucune prise sur l’issue. C’est exactement pourquoi je mettrais le poids sur les mesures 1, 3 et 4 : ce sont les seules dont le rendement ne dépend pas de ce que Trump décidera demain matin.


Note de transparence : j’ai travaillé ce billet avec l’IA. La recherche documentaire, la vérification des chiffres et la mise à l’épreuve de mes propres hypothèses — dont une thèse de départ sur les tarifs à l’exportation que l’exercice a passablement démolie — se sont faites en dialogue avec Claude d’Anthropic. Les positions, les choix éditoriaux et les erreurs qui restent sont les miens. Toutes les sources sont liées dans le texte et vérifiables.

Interroger l’IA sur cet article
Michelle Blanc

Michelle Blanc, M.Sc. (HEC Montréal), est consultante senior en stratégie numérique, intelligence artificielle générative et agentique, GEO et renseignement de sources ouvertes (OSINT/SOCMINT). Pionnière du blogue d'affaires francophone au Canada depuis 2005, elle est autrice de Confessions d'une experte (2025) et de La Promptothèque (2026), chargée de cours en marketing entrepreneurial à HEC Montréal et fondatrice d'Analyweb Inc. Récipiendaire de la Médaille du couronnement du roi Charles III (2025) pour sa contribution à l'innovation numérique au Canada.

2918 article(s) publié(s)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

BLOGROLL

Les blogues que j'estime
Les copains
Les copines
Les organisations auxquelles je participe
Mes autres présences Web
Mes clients (liste partielle)
Retour en haut