Par Michelle Blanc, M.Sc.

Je suis tombée cette semaine sur une série d’articles de Michael Carr (@StarshipMike sur X) intitulée Why Promethean Action Is a Step Ahead. Au-delà des orientations politiques américaines très marquées de l’auteur — que je ne partage pas nécessairement —, l’ossature théorique de sa démarche m’a immédiatement ramenée à un livre que j’ai découvert il y a trente ans et qui ne m’a plus jamais quitté.
Nous sommes en 1995. Je suis cheffe des projets spéciaux chez Coefficience et nous préparons un événement de communication interne pour la Banque de développement du Canada. C’est dans ce contexte que je tombe sur La nouvelle économie de Nuala Beck (publié en 1992 en anglais sous le titre Shifting Gears: Thriving in the New Economy). Je suis soufflée par l’acuité de sa vision. Cette économiste canadienne décrivait avec une précision remarquable une transformation structurelle que la plupart des experts de l’époque refusaient encore de nommer clairement.
Trente ans plus tard, nous vivons le même type de rupture que celle qui a fait naître l’internet. La néguéntropie économique — ce concept que Nuala Beck illustrait sans le nommer ainsi — est redevenue la clé de lecture la plus pertinente pour comprendre ce que l’intelligence artificielle générative est en train de faire à nos économies.
Nuala Beck : l’économiste qui regardait les secteurs, pas les chiffres agrégés
Nuala Beck était économiste canadienne. À une époque où tout le monde mesurait la santé économique à l’aune du PIB, des taux d’intérêt et des volumes de production manufacturière, elle faisait quelque chose d’inhabituel : elle regardait quels secteurs tiraient réellement la croissance.
Sa thèse centrale dans Shifting Gears était que l’économie nord-américaine vivait une transformation structurelle comparable à celle de l’ère industrielle — non pas un cycle conjoncturel, mais un changement de paradigme complet. Les anciens moteurs économiques (acier, automobile, ressources naturelles, textile) perdaient leur rôle de locomotives. Les nouveaux moteurs — informatique, semi-conducteurs, biotechnologies, télécommunications — prenaient la relève, mais avec une logique radicalement différente.
Ce qui rendait son analyse particulièrement précieuse, c’est qu’elle montrait comment les vieux outils de mesure devenaient inadéquats dans ce nouveau contexte. Compter les emplois manufacturiers perdus sans compter les compétences nouvelles créées, c’était mesurer une économie de 1992 avec un étalon de 1955 — chercher à naviguer dans le présent avec une carte du passé.
Les quatre moteurs de la nouvelle économie selon Nuala Beck (1992) : informatique, semi-conducteurs, santé (biotechnologies) et télécommunications. Trente ans plus tard, l’IA générative et les biotechnologies de précision ont approfondi et fusionné ces dynamiques. La logique fondamentale de son analyse tient toujours.
Qu’est-ce que la néguéntropie économique ?
La néguéntropie (ou entropie négative) est un concept issu de la physique : l’Univers, laissé à lui-même, tend vers le désordre et la dissipation d’énergie (entropie). Les systèmes vivants — et les civilisations — se distinguent en ce qu’ils créent localement de l’ordre, de la complexité et de la capacité d’action. Cette tendance à construire de la complexité plutôt qu’à la laisser se dégrader, c’est la néguéntropie.
Appliquée à l’économie, cela donne ceci : une société dynamique est celle qui augmente continuellement sa capacité productive, sa maîtrise de l’énergie, sa complexité technique. Une société qui cesse d’innover et qui cherche à figer l’ordre existant s’engage sur une pente entropique. Elle ne peut que décliner.
Ce que Nuala Beck formulait en termes sectoriels, on peut le relire aujourd’hui à travers ce prisme : le déclin des industries lourdes n’était pas une catastrophe à enrayer par des politiques protectionnistes, c’était le signal d’une transition négentropic vers des secteurs à plus haute densité de savoir. Les gouvernements et les entreprises qui résistaient à cette transition s’opposaient, essentiellement, à la dynamique même de la croissance économique.
Les ruptures technologiques reconfigurent toutes les valeurs
L’un des constats les plus importants — que Beck formulait en 1992 et que la série de Carr réintroduit en 2026 — porte sur ce qui arrive aux valeurs économiques lors d’une rupture technologique. Du jour au lendemain, des machines deviennent quasi sans valeur. Des compétences prisées deviennent obsolètes. Des actifs jadis négligeables deviennent stratégiques.
Une séquence illustre bien cette logique : cheval ? bateau à vapeur ? locomotive ? camion diesel ? avion à réaction ? fusée réutilisable. À chaque transition, l’ensemble des rapports de valeur est reconfiguré. Il est impossible de prédire la valeur d’un actif « diesel » dans une économie où la propulsion nucléaire est devenue standard — les équations du jeu ont changé.
C’est exactement ce que Nuala Beck signalait pour les marchés du travail : quand le centre de gravité économique se déplace, ce n’est pas seulement une question sectorielle, c’est une recomposition complète de ce qui est valorisé dans une économie. Les politiques fondées sur la défense des emplois existants ratent entièrement cet enjeu.
Trente ans plus tard, on observe exactement la même dynamique avec l’intelligence artificielle générative. Les compétences administratives, rédactionnelles et analytiques de routine sont en train d’être déclassées. De nouvelles compétences émergent avec une valorisation inédite : ingénierie de contexte, GEO (Generative Engine Optimization), gouvernance de l’IA, hybridation humain-machine. Ce n’est pas un ajustement à la marge. C’est une rupture négentropic, au sens exact du terme.
Ce que les économistes « officiels » continuent de rater
Les modèles macroéconomiques standard sont construits autour d’indicateurs qui mesurent bien les flux monétaires et mal les transformations structurelles de capacité productive. Le PIB peut croître pendant qu’une économie perd sa base industrielle compétitive si des services financiers compensent temporairement la perte. Les chiffres du chômage peuvent baisser pendant que des emplois de qualité sont remplacés par des emplois précaires dans des secteurs sans avenir structurel.
Les vrais signaux sont ailleurs : dans la dynamique sectorielle, dans la direction du savoir, dans la montée ou le déclin des secteurs à haute densité cognitive. C’était vrai en 1992. C’est encore plus vrai en 2026.
GEO, IA générative et néguéntropie : le parallèle exact
Je vis professionnellement au cœur de ce type de rupture. La montée du GEO — Generative Engine Optimization — que j’accompagne dans mes mandats est précisément ce genre de déplacement négentropic : des compétences et des architectures informationnelles qui étaient valorisées hier (SEO classique, présence web statique, contenu optimisé pour Google) sont déclassées, et de nouvelles façons d’exister dans l’espace informationnel des IA génératives — ChatGPT, Perplexity, Gemini, Claude — émergent à leur place.
La question n’est plus seulement « comment se positionner sur Google ? » mais « comment être cité, recommandé et retenu par les moteurs d’IA conversationnels qui répondent directement aux questions des utilisateurs sans même qu’ils visitent votre site ? » C’est une recomposition complète de la chaîne de valeur informationnelle.
Mes clients qui comprennent cette dynamique structurelle s’adaptent. Ceux qui me demandent comment préserver leur positionnement SEO exactement comme il était en 2022 me demandent, fondamentalement, comment faire tenir les buggies à chevaux face à l’automobile.
Pourquoi lire (ou relire) Nuala Beck en 2026
Shifting Gears n’est pas disponible légalement en accès libre en ligne — l’ouvrage reste protégé par le droit d’auteur. Vous pouvez le trouver via le catalogue collectif Cubiq, le réseau BAnQ, Les Libraires ou le marché de l’occasion. Ça vaut le détour.
Ce que Nuala Beck avait compris en 1992, c’est que les grandes ruptures économiques ne sont pas des crises à gérer, ce sont des transitions à accompagner — à condition d’avoir les bons instruments de mesure et la bonne grille de lecture. Les instruments de mesure du passé appliqués aux réalités du présent produisent invariablement des diagnostics erronés et des politiques inadaptées.
En 2026, nous avons besoin de cette lucidité plus que jamais.
Transparence : billet rédigé avec l’aide de l’IA comme outil de recherche et de mise en forme. Angle, vérification des sources et analyse : 100 % humains.
Michelle Blanc, M.Sc., est stratège en GEO et intelligence artificielle, fondatrice d’Analyweb Inc. et chargée de cours en marketing entrepreneurial à HEC Montréal. Elle blogue depuis 2005 sur michelleblanc.com. Elle accompagne les organisations dans leur transition vers le GEO et les stratégies de présence dans l’espace informationnel des IA génératives.
Allô, j’ai envoyé ton article à mon représentant financier ?
Merci encore, reste à savoir ce qui nous attends…?